Par MONTS
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et par VAUX |
Lundi 17/7 : Camp d’Altitude - Sommet du Tocllaraju (6040m) - Camp de Base
Les Allemands partent très tôt. Nous les entendons parler quand ils passent à notre niveau vers 1h30 : "was sagt der Bergführer ?". Il nous semble que José et Angel se lèvent vers 2h. Nous leur disons que nous dormons encore un peu mais ils ne comprennent pas, ou ne veulent pas comprendre, car ils doivent geler dans leurs équipements précaires. L’altitude nous a fait passer une mauvaise nuit. Nous nous levons à 2h30 et partons à 3h30. La température est glaciale. Les lacets sont transformés en fil de fer. Jean qui n’a pas fermé l’œil de la nuit, a sommeil.
J’aperçois les lumières de Huaraz au loin à travers un air très transparent. Une belle lueur de lune fait briller la neige. Cette beauté adoucit la dureté de la nuit.
L'Urus (5495m), à droite.
Le Ranrapalca (6162m) à gauche, et l'Ocshapalca (5888m)
Nous rejoignons un groupe d'Allemands à la première rimaye qui présente un passage vertical sur deux mètres puis une pente de 20m à 60-70°. Il y a une corde fixe posée par les guides d’un groupe de Japonais qui doit faire le sommet demain. Jean a froid aux pieds malgré ses chaussures Koflach modèle "Ultra Extrem" (sic). Mon pantalon de contrebande fonctionne à merveille.
Le ciel rosit, l’ascension est magnifique. Il y a de belles formations neigeuses, notamment une splendide arrête cornichée au nord. J’ai l’impression d’être haut. Nous montons encore plus facilement qu’au Pisco bien que la pente soit plus raide.
L'énorme corniche sommitale. On distingue à peine un grimpeur sur l'arête.
Arrivée à la dernière rimaye
Les grands sommets de la Cordillère Blanche (Copa, Huascaran, Chopicalqui, Chacraraju)
Nuages sur la bordure du bassin amazonien
Cette arête vaut le voyage, comme dirait Monsieur Michelin.
Les 80 derniers mètres sont très aériens, superbes. Il faut passer une rimaye qui certaines années est infranchissable. Aujourd’hui elle fait juste deux mètres de verticale, et est suivie par deux longueurs splendides sur une arête à environ 60° qui domine les à pics de la face nord. J’ai l’impression agréable d’utiliser au mieux mes capacités physiques et émotionnelles. Nous profitons là aussi d’une corde fixe qui simplifie grandement le travail de José.
Dans la dernière longueur
Nous débouchons au sommet en bonne forme, avec un sentiment de plénitude. Premier 6000m : c’est la joie ! Il est 8h30 et José trouve notre horaire rapide (5h). Je crois que nous aurions pu continuer plus haut sans danger ; notre acclimatation est bonne. C’est moins dur que mon raid du mois d’avril en ski de randonnée dans le Valais, non entraîné, avec Jean-Marie. Photo de groupe et panorama. Assuré par José je profite de la magnifique vue plongeante au-dessus de la corniche de la face ouest d’où l’on aperçoit le camp d’altitude et le camp de base. La grande ombre du sommet qui s’étale au loin augmente la sensation d’être haut perchés.
Jean, José et Angel au sommet du Tocllaraju. A gauche le Palcaraju Ouest (6110m).
Ombre projetée du sommet du Tocllaraju. Vue sur
le camp de base, le camp d'altitude et la trace de montée.
Derrière l'Urus, les nuages bourgeonent sur la Cordillère Noire.
Une vue à 360°, au format Quicktime VR, est accessible depuis la page
panoramas.
Nous descendons rapidement au camp d’altitude où nous arrivons à 11h. Le soleil tape très fort. Après une bonne pause, un bol de nouilles chinoises et une tartine de pâté de faisan nous rejoignons le camp de base à 15h tout de même assez fatigués.
Une cordée dans la descente du Tocllaraju
Mardi 18/7 : Camp de Base - Huaraz
Comme une tarte au chocolat bien sucrée, la descente a le petit goût amer d’une fin de voyage, adouci par un sentiment de réussite. Il aurait suffit d’un petit nuage et d’un peu de vent pour que nous renoncions à 80 m sous le sommet et rentrions un peu déçus. Peut être accordons-nous trop d’importance à ces objectifs futiles ? Si nous ne le faisions pas nous ne pourrions pas monter là-haut. Mais cela ne serait pas bien grave. Non ce n’est pas seulement l’orgueil qui nous pousse vers les sommets, il doit y avoir une force plus grande, comme celle du Zénon de Marguerite Yourcenar qui se demande "qui songerait à mourir sans avoir fait le tour de sa prison ?", dans l’Oeuvre au Noir. A chacun sa prison. La mienne a un des murs composé de grandes montagnes.
Si nous avions cinq ou six jours devant nous nous pourrions tenter le Huascaran maintenant. D'après José c'est le 6000 m le moins technique, qui demande juste d'être bien acclimaté.
Quand nous arrivons à Collon il y a une fête avec de la musique. Je ne vois que des filles et des femmes de tous les âges en costumes très colorés. Je prends une photo et ensuite je range l’appareil car je trouve l’ambiance un peu bizarre. Je réalise que plusieurs femmes sont saoules. Quand je rejoins José il me dit que c’est la cérémonie d’enterrement d’un enfant. L’injustice de la vie se manifeste à nouveau alors que nous étions sur notre petit nuage de bonheur.
Notre "taxi" arrive à 12h30 et nous libère de cette atmosphère pesante.
Après la descente à Huaraz et la douche salvatrice, nous retrouvons nos deux amis à la Maison des Guides pour régler notre solde.
Angel nous parle de ses projets. Il est actuellement en première année d'Ecole d'Ingénieur à L'Université de Huaraz. Il fait partie des 300 reçus sur 3000 candidats. Le salaire mensuel d'un ingénieur débutant est d'environ 800 sols (1600F); l'équivalent de trois journées de guide. On comprend pourquoi il s'accroche pour suivre les deux cursus en parallèle.
José essaye de gagner un maximum d'argent pendant les trois mois de la période propice à la montagne (de mai à juillet) et bricole le reste de l'année. Sa saison n'est pas excellente car les troubles causés par les élections, localisés à Lima selon lui, ont réduit un peu la fréquentation touristique à Huaraz.
Mercredi 19/7 : Huaraz - Lima
Nous prenons le bus à 10h. Une heure de route après Huaraz il y a une belle vue d’ensemble sur la Cordillère Blanche à partir d’un plateau situé à 4000m. Certains sommets du sud de la chaîne, moins connus, sont très beaux et sûrement moins fréquentés. Il faudrait aller se balader au pied.
Une heure plus tard nous passons devant un grand sommet qui est surement le Yerupaja. Il faudra revenir en faire le tour comme nous avions prévu initialement.
Le Yerupaja (6634 m) et la Cordillère Huayhuash
Puis c’est une lente plongée vers l’océan avec les changements de végétation liés à la perte d’altitude. Peu avant d’atteindre la côte le ciel se bouche complètement par des nuages gris qui semblent inamovibles. L’air devient humide et pesant.
Nous longeons le Pacifique pendant 200 km désertiques, dans la grisaille. Les 8h30 de parcours nous semblent longues dans le bus de fabrication brésilienne aux fenêtres qui claquent en permanence. Les faubourgs de Lima sont un amoncellement de bidonvilles et de petites baraques hideuses.
Soudain nous nous retrouvons dans la poche d’opulence du quartier de Miraflorès : boutiques et restaurants chics. Nous avons l’impression d’avoir changé de pays en un instant, et ce n’est pas désagréable. La pauvreté s’oublie vite. Nous ne sommes pas là pour changer le cours des choses et célébrons la fin du périple par un excellent repas de poisson. Cela change des nouilles chinoises. Mais sans la lassitude des nouilles chinoises le festin aurait moins de saveur, tout comme ce voyage aurait moins de relief s’il n’était précédé par les mois de travail nécessaires.
Jeudi 20/7 : Lima - Toulouse
Lors du vol aller une hôtesse de KLM avait prétendu qu’il nous était nécessaire de confirmer notre réservation pour le retour. Nous avons essayé depuis Huaraz mais nous n’avons pas réussi: chaque fois que le téléphone était décroché nous nous faisions balader. Nous décidons donc d’aller au bureau KLM où on nous explique que la reconfirmation est inutile...
Nous fonçons au Musée de la Nacion en taxi. La visite est un peu décevante d’autant plus que les salles incas sont fermées pour travaux : "vous n’avez qu’à revenir demain !" Par contre je suis très impressionné par le couvent San Francisco. Les Espagnols n’ont pas lésiné sur les moyens pour établir ce pilier de la foi catholique. Cloître monumental couvert de petits carreaux de faïence dans le style maure importés de Séville. Grandes toiles de Rubens et de Zurbaran. Beau réfectoire, belle sacristie, beaux chœurs, magnifique bibliothèque qui ressemble à celle de Salamanque. Il se dégage une impression de puissance conquérante, maître de son art, sûre d’elle et pas forcément violente (c’est probablement différent au musée de l’Inquisition).
Il nous reste quelques heures pour acheter quelques cadeaux et rejoindre l’aéroport.
François, septembre 2000
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Nous tenons à remercier tous ceux qui nous ont renseignés avant de partir, notamment le Centre National de Documentation du Club Alpin Français, Yves Brière, Christian Dupuy et Guillaume Dargaud.
Liens
Trois excellentes pages personnelles, comme je les aime:
Pages de liens sur le Pérou: The Cultures of the Andes, Peru Websites (liens du South American Explorers Club).
Voir aussi The Circuit of Huayhuash pour un récit du tour du massif.